On a (re)pris la parole: six mois après, où en sommes nous?

Il y a tout juste six mois, le 15 octobre dernier pour être précise, avec Suzy, Océane, Tina et moi-même, nous avions décidé de parler, de rompre le silence sur les comportements que nous avions subits et/ou détectés sur les réseaux sociaux, la blogosphère ciné et plus largement, le monde du cinéma en général. C’est donc comme une bouteille jetée à la mer, comme une petite pierre apportée à l’édifice après l’affaire Weinstein, que nous avions pris notre courage à deux mains et parfois notre colère pour mettre des mots là où ça fait mal. Il était question de prendre la parole et de la donner à celles à qui on ne l’accordait jamais. Dans cet article sur lequel nous reviendrons assez souvent, nous déplorions les comportements plus ou moins abusifs des hommes qui ont croisés notre chemin.

Ce que nous ignorions lors de la publication de cet article c’est l’ampleur que celui-ci prendrait car son écho fut réel. Bien sûr, nous étions assez stratèges pour le publier dans les jours qui ont suivi les multiples révélations de l’affaire Weinstein, de celles des hashtag Me Too et Balance ton porc, car nous avions peur -comme toutes- que la parole libérée des femmes soient de courte durée. Seulement nous voici six mois plus tard, une poignée de jours pour certain·e·s, une éternité pour d’autres, et un bilan s’impose. Où en sommes-nous aujourd’hui? Où en sont ceux qui ont franchis les limites?

 

Certains crieront à la chasse aux sorcières, mais j’estime surtout que l’esprit de sororité a pris le pas sur la peur solitaire que nous éprouvions chacune dans notre coin, et qui était recherchée par les accusés – Océane

Déjà six mois depuis que nous avons pris la parole avec Pauline et Suzy Bishop pour exprimer nos vifs sentiments concernant le sexisme dans la blogosphère ciné. Entre-temps, le raz-de-marée Weinstein et #metoo a emporté beaucoup d’accusés avec lui. Et même si quelques voix discordantes, notamment en France, se sont faites entendre, le constat global est qu’il était temps de crever cet abcès dont les conséquences, encore aujourd’hui, ne sont pas totalement mesurées. Ce qu’a offert notre tribune, c’est le courage pour quelques femmes de la blogosphère (mais pas seulement) de pouvoir elles aussi parler de leurs vécus, et de leurs mauvaises expériences, parfois avec des individus que nous dénoncions il y a six mois. Le relais qui s’est mis en place m’a impressionnée, car avec une quinzaine de filles, nous avons pris la parole et recueilli celle de pas mal d’autres. Certains crieront à la chasse aux sorcières, mais j’estime surtout que l’esprit de sororité a pris le pas sur la peur solitaire que nous éprouvions chacune dans notre coin, et qui était recherchée par les accusés. C’est anodin pour vous, c’est important pour nous. On sabre le champagne du happy-end alors ? Pas vraiment, non. Oui, l’article a eu des effets parfois inattendus sur certaines personnes que je connais (notamment des excuses, des remises en question, me laissant penser que l’on est sur la bonne voie). Mais pour un effort entrepris, il suffit qu’un film sorte, et qu’une parole plus féminine s’exprime sur ses limites, pour qu’on retombe dans un cycle presque pervers. Celui où la parole des femmes – et des minorités, le sexisme ne s’arrêtant pas qu’au genre mais touchant aussi les orientations sexuelles, les couleurs de peau… est moquée voire ridiculisée. Le mansplaining a toujours de beaux jours devant lui et je peine réellement à le voir s’arrêter un jour. Quant aux gens se réjouissant du retour de Lars Von Trier sur la Croisette, j’ai comme l’impression qu’ils oublient que les allégations de Björk contre le sulfureux réalisateur existent. Étrange. Mon constat est donc en demi-teinte, même si j’ai bien sûr conscience qu’on ne peut pas changer le monde en six mois. A la place, je préfère tenter d’être un peu optimiste. Saluer les initiatives 100% féminines lancées notamment par Pauline avec Sorociné. Me réjouir d’être entourée de personnes réellement bienveillantes, hommes comme femmes, fermement déterminé.e.s à changer les choses et à ne plus en laisser passer d’autres. Consommer ce que les femmes produisent de meilleur (Janelle Monáe et son « Dirty Computer » n’attendent que vous ce week-end), célébrer leurs succès, leurs premières fois, quand bien même elles vous paraissent anodines, voire banales. Bref, si j’ai envie de continuer sur une lancée pour l’avenir, c’est bien de celle de promouvoir autant que se peut chaque réussite féminine, parce qu’elle aura été souvent produite avec bien plus d’efforts et de difficultés que si un collègue masculin le faisait. Tant que l’égalité ne sera pas acquise, il faudra parler un peu plus fort pour elles, pour nous; et je suis complètement prête à adopter cet état d’esprit.

 

Tant que les égalités ne seront pas adoptées, que les comportements seront toujours aussi problématiques, nous continuerons de parler, un peu plus fort et un peu plus fortes – Pauline

Six mois que le monde a connu un changement, un vrai, enfin ! Ma mère dit toujours, un peu blasée, qu’il faut qu’il y ait quelque chose de grave pour que les gens commencent à agir . Sur ce point je n’ai jamais réellement pensé comme elle, je n’avais, sans doute, jamais remarqué. Sauf qu’ici, dans ce cas-là, c’est une évidence. Il a fallu que des femmes redoublent d’efforts et de courage pour manifester ce qu’elles ont subit pour que le monde tende enfin l’oreille.

« écouter » quel joli mot, plein de poésie et à la dimension intouchable. J’ai toujours pensé, sans doute grâce à l’éducation bienveillante que j’ai reçue, que l’écoute était la clé de tout. De la compréhension, de la paix et du bien être. Pourtant, bien que l’écoute soit d’une grande simplicité, peu font l’effort de la faire. Tendre une oreille attentive pourrait pourtant bien changer les choses. Mais faut-il encore que l’envie du changement soit là? Pourquoi certain·e·s bougeraient un peu pour changer des habitudes et des mœurs ? Pourquoi sortiraient-il·elle·s de leur zone de confort ? Souvent aveuglé·e·s, par envie ou par défaut, beaucoup ne veulent tout simplement pas voir l’évidence ou « les preuves ». Comme dans une mauvaise série policière où l’on doit tout montrer, tout expliquer pour que les spectateur·rice·s n’aient pas à réfléchir par eux-mêmes, beaucoup ont préférés occulter -et le font encore- pour protéger leurs propres privilèges.

C’est vrai que le monde n’est plus le même, le cinéma non plus et moi non plus. J’ai compris, il y a six mois, comme une énorme claque en pleine figure, que les gens ne bougeront pas à ma place et que chaque parole compte. Avec Suzy et Océane, on a écrit cet article qui a, contre toutes espérances, fait beaucoup parler. On a fait des vues, des centaines de vues, par jours, par semaines et par mois. Mais au-delà de nous trois, il y a eu toutes celles qui ont pris la parole. Par envie, par besoin, par nécessité. Elles.. nous avons toutes parlées. Les unes après les autres, les unes avec les autres. La sororité, que mon correcteur d’orthographe ne semble pas comprendre, est à l’image des femmes, c’est-à-dire plus forte que jamais.

Si finalement les plus concernés se sont cachés pendant l’ouragan, une fois que la tempête est passée, ils sont revenus, comme des petites fleurs au printemps ou plutôt comme des mauvaises herbes. Ils restent accrochés, droits et persuadés que personne ne sait. Que leurs abus ne sont rien comparés à ceux que d’autres ont fait. J’ai eu beaucoup de rage ces derniers mois et puis finalement, comme un sentiment inespéré, beaucoup d’apaisement. J’ai senti que maintenant rien ne sera plus comme avant car nous n’avons plus peur de parler. Nous n’attendons plus que le temps passe comme nous n’attendons plus que ces hommes nous invitent à prendre la parole. Nous la prenons, point. Si les choses ne changent pas aussi rapidement qu’on le désireraient (à juste titre), rappelons nous que les plus grands changements ne se font pas du jour au lendemain. Un peu comme la construction d’une maison bien solide assez longue à construire et destiné à ne jamais s’écrouler et dont chacune des pierres apportées sont importantes. Voyez la maison comme le monde et les pierres comme toutes celles qui chaque jour se battent sous différentes manières pour le changer et le faire évoluer.

J’ai pris mon courage à deux mains pour faire quelque chose, pour ne plus attendre, les bras croisés que les mentalités et les comportements évoluent. Et c’est bien avant tout cela que j’avais envie de lancer un cercle de parole exclusivement féminin, sensible au féminisme et qui défend les droits de tou·te·s. Pourtant il a fallu que ça éclate, que ça pète, que ça fasse du bruit pour que je me lance. Le sentiment d’illégitimité, celui que je ressentais (et que je ressens encore parfois) que mes collègues masculins ne se privaient pas de rappeler, m’empêchait de sauter à l’eau. Un peu comme Batman, j’ai fait de ma peur, une de mes plus grandes force. J’ai rencontré des femmes, avec leur propre force, des femmes qui chaque jours se battent à leur manière en écrivant des articles, en mettant en place des projets (podcast, festivals, livres communs…) et tant d’autres choses inspirantes. Elles m’ont données de la force, elles m’ont inspirées et elles m’inspirent encore. Alors me voici six mois plus tard, avec ce podcast cinéma exclusivement féminin et à multiplier les articles sur les femmes. À ma toute petite échelle, je tente de donner la parole à celles qui le désire. Du sexisme pour certains qui n’ont pas compris que leur avis rétrograde ne m’arrêterait pas. Ne nous arrêterait pas.

Nous sommes plus fortes, plus soudées et c’est vrai, encore trop souvent lessivées par ces mentalités qui ne semblent pas vouloir évoluer. Mais cette parole nous la méritons parfois plus que certains qui la monopolise. Tant que les égalités ne seront pas adoptées, que les comportements seront toujours aussi problématiques, nous continuerons de parler, un peu plus fort et un peu plus fortes.

La partie de Suzy est à retrouver sur son blog ICI 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s